SIG & Carto Guide

Observation de la Terre : quelle donnée pour quelle problématique

Secteur par secteur, la donnée qui répond au besoin et le service qui existe déjà

Mattieu Pottier 8 min de lecture
Observation de la Terre et usages métiers : quelle donnée satellite répond à quelle problématique, secteur par secteur

« La donnée satellite, c'est cher, et c'est pour les grands comptes. » C'est la phrase qui revient, et elle ferme la porte avant même qu'on ait regardé ce qu'il y a derrière : l'essentiel de ce qui est décrit dans cet article est soit financé par le programme européen Copernicus, soit diffusé par l'État sous licence ouverte, donc gratuit — et sur plusieurs usages, le résultat est déjà calculé, contrôlé, et livré dans un format qui s'ouvre l'après-midi même.

Ce qui coûte, ce n'est pas la donnée. C'est la compétence. La question utile, quand on aborde l'observation de la Terre par les usages métiers, n'est donc pas « combien ça coûte » mais « de quelle porte d'entrée ai-je besoin ».

Vous trouverez ici un tableau où reconnaître votre problème, et les trois niveaux d'effort qui y répondent.

La série en quatre articles

  • Les bases : la définition officielle, les cinq niveaux qui séparent le satellite du fichier, les trois axes qui classent un capteur et l'inventaire des vingt-trois techniques.
  • L'imagerie radar : comment un radar à synthèse d'ouverture fabrique une image, les bandes de fréquence, le choix décisif entre produits, et ce que Sentinel-1 livre réellement.
  • L'InSAR : mesurer le mouvement du sol au millimètre par satellite, ce que la méthode sait faire et ne sait pas faire, et les services européens déjà calculés.
  • Quelle donnée pour quelle problématique (cet article) : secteur par secteur, la donnée qui répond au besoin et le service qui existe déjà.

Les trois articles précédents expliquaient comment ça marche. Celui-ci ne réexplique rien : il part de votre problème et remonte jusqu'à la donnée. Aucune connaissance des trois autres n'est nécessaire pour le lire.

Ce que chaque grande famille de données permet de savoir

Le quoi, la forme, l'état, le mouvement

Une précision avant le tableau, parce qu'elle évite un contresens : l'échelle ci-dessous compare quatre choses qu'on télécharge, et elles ne sont pas au même niveau logique. L'orthophoto est un produit fini, le lidar et le radar sont des capteurs, l'interférométrie est une méthode. C'est le découpage du terrain, pas celui de la théorie — et c'est celui qui sert quand il faut décider.
Si le découpage rigoureux vous intéresse, le premier article de la série le pose en cinq niveaux, de la plateforme à la méthode.

Quatre sources, quatre questions
SourceCe qu'elle apporteLa question à laquelle elle répond
OrthophotoUne image géoréférencée, à une dateQuoi ? Identifier, constater
LiDARUne géométrie en trois dimensions, mesurée directementQuelle forme, quelle hauteur ?
SAR (radar)Ce que renvoie la surface, de nuit et sous les nuagesDans quel état, et maintenant ?
InSARUne déformation millimétrique suivie dans le tempsCombien ça bouge ?

Quatre questions, quatre sources. Dans la pratique, une problématique métier se ramène presque toujours à l'une des quatre — et c'est ce raccourci qui fait gagner le plus de temps en début de projet.

Les deux bornes à ne pas oublier

Une grille de lecture qui ne dit pas où elle ment n'est pas une grille de lecture. Celle-ci en a deux, et je préfère les poser tout de suite.

Les deux bornes de cette échelle

L'orthophoto n'est « en deux dimensions » qu'en tant que produit livré. Les mêmes prises de vue aériennes, traitées par photogrammétrie, restituent du relief. Moins bien que le lidar sous couvert végétal — le feuillage cache le sol à un appareil photo, pas à un laser — mais elles le restituent.

Le lidar détecte aussi du mouvement. En comparant deux campagnes espacées dans le temps, on mesure une évolution — ponctuelle, sur une emprise limitée, et à un coût sans rapport avec celui d'un produit satellitaire déjà calculé. Pas en continu, et pas gratuitement sur trente pays.

Un même site vu par quatre sources d'observation de la Terre : orthophoto, lidar, radar et interférométrie, avec ce que chacune voit et ce qu'elle ne voit pas
Le même site — un ouvrage d'art, une voirie, une parcelle boisée, un talus — vu par les quatre sources. Chacune répond à une question et reste aveugle aux trois autres.Source : MP-i, 2026

Secteur par secteur : la problématique, la donnée, le service qui existe

Le tableau ci-dessous est le cœur de l'article. Chaque ligne est adossée à un service public ou à un cas publié, et ce qui n'est pas encore opérationnel est signalé comme tel — rien de promotionnel.

Onze problématiques métier et la donnée qui y répond
SecteurProblématiqueDonnéeService ou cas documenté
Gestion de criseCartographier une zone inondée de nuit et sous les nuagesSARCopernicus EMS Rapid Mapping — gratuit, produits en heures à jours, activation réservée
Patrimoine et ouvragesDétecter un affaissement avant qu'il ne soit visibleInSAREGMS — 30 pays européens et DROM, gratuit · ponts de Flandre — quatre prestataires mis en concurrence, plus de 1 300 ouvrages suivis selon le titulaire
Sols argileuxRetrait-gonflement et désordres du bâtiInSARBRGM, Mormoiron (Vaucluse) — essai publié, et négatif
Réseaux enterrésLocaliser sans ouvrir la chausséeGéoradar (au sol)Obligation PCRS dans les réponses aux DT-DICT au 1ᵉʳ janvier 2026 · publications Cerema
ForêtDétecter une coupe sous couvert nuageuxSARAlertes RADD — Sentinel-1, 10 m ; forêts tropicales humides, et 34 pays européens depuis avril 2026
Biomasse forestièreEstimer le carbone sur piedSAR bande PBiomass (ESA) — lancé en avril 2025, cartes à 200 m annoncées par l'ESA
AgricultureVérifier une déclaration, détecter une faucheOptique et SAR3STR — suivi des surfaces PAC, opérationnel depuis 2023
MaritimeDétecter un rejet d'hydrocarburesSAREMSA CleanSeaNet — alertes aux États côtiers en quasi temps réel
LittoralDisposer d'un référentiel continu terre-merLidar bathymétriqueLitto3D (Shom et IGN) — du haut de l'estran jusqu'à 30 m de profondeur, moins là où l'eau est turbide ; licence ouverte
Topographie et volumesConnaître le sol sous la végétationLiDARLiDAR HD (IGN) — densité minimale de 10 impulsions/m², licence ouverte 2.0, achèvement visé fin 2026, hors Guyane
Constat et fond de planVoir l'état d'un site à une date donnéeOrthophotoBD ORTHO (IGN) — 20 cm, licence ouverte 2.0, prises de vue par cycles triennaux

Trois commentaires seulement — le tableau dit le reste, et le paraphraser ne servirait personne.

Gestion de crise : le service existe, encore faut-il pouvoir le déclencher

Copernicus EMS Rapid Mapping produit des cartes de situation en quelques heures à quelques jours après une catastrophe, gratuitement, et les publie. C'est le service le plus cité et le plus mal compris, parce que l'activation n'est pas ouverte.

Seuls les utilisateurs autorisés peuvent la demander : les points focaux nationaux des États membres et des pays participant au mécanisme européen de protection civile, les services de la Commission, la salle de situation du Service européen d'action extérieure et les délégations de l'Union.
Autrement dit, une collectivité, un gestionnaire de réseau ou un exploitant industriel ne déclenche pas le service lui-même : le service le désigne alors comme utilisateur final, et sa demande doit être relayée par le point focal national. D'où la seule chose utile à faire en temps calme — identifier ce point d'entrée avant d'en avoir besoin, plutôt qu'au milieu d'un épisode de crue.

Patrimoine et ouvrages : la donnée arrive déjà interprétable, mais pas toujours

Sur la surveillance de mouvements de terrain, la situation est presque inverse : le service européen de mouvements du sol livre un fichier tabulaire — un point, une vitesse de déplacement, l'historique des mesures — sur trente pays et les départements d'outre-mer. Cela s'ouvre dans un logiciel de cartographie sans aucune compétence en traitement du signal. La Flandre est allée plus loin, avec un traitement commandé : son département de la Mobilité et des Travaux publics a mis quatre prestataires en concurrence sur des démonstrations en 2022, puis confié le déploiement à l'échelle de la région au lauréat. Celui-ci annonce aujourd'hui plus de 1 300 ponts suivis — un chiffre qui vient de lui, pas du donneur d'ordre. Le détail de la méthode et de ses limites est dans l'article précédent.

Le contrepoint est indispensable, et il est public. Le BRGM a testé la même technique sur le retrait-gonflement des argiles à Mormoiron, dans le Vaucluse, sur un site équipé d'un pluviomètre depuis décembre 2004 et d'extensomètres depuis décembre 2006. Le résultat n'est pas exploitable : avec dix-neuf images en mode ascendant et seize en descendant, là où le rapport en recommande plus de quarante, le phasage saisonnier ressort bien mais les artefacts sont trop mal compensés — et le rapport conclut lui-même que cela réduit fortement les possibilités d'interprétation.
Un service gratuit et performant ailleurs n'est pas une garantie de résultat sur votre site. C'est précisément ce que coûte la compétence dont je parlais en ouverture : savoir, avant d'engager quoi que ce soit, si la mesure existe là où vous en avez besoin.

Agriculture, réseaux, forêt : quand ce n'est pas vous qui choisissez

Sur deux lignes du tableau, la question « faut-il s'y mettre » ne se pose déjà plus : un dispositif réglementaire l'a tranchée. Sur une troisième, c'est la couverture du service qui décide.

En agriculture, le suivi des surfaces déclarées à la PAC repose depuis la campagne 2023 sur le 3STR : des images satellite analysées automatiquement tout au long de la campagne, et un feu vert, orange ou rouge affiché par parcelle dans Télépac — vert quand le couvert est jugé conforme, orange quand le système ne conclut pas encore, rouge quand il le juge non conforme. L'exploitant ne choisit pas d'être observé ; il choisit de savoir lire le résultat et d'exercer son droit à l'erreur dans les délais.
Sur les réseaux enterrés, à compter du 1ᵉʳ janvier 2026, un exploitant doit s'appuyer sur le fond de plan topographique de grande échelle disponible sur le territoire concerné pour répondre aux déclarations de travaux — un chantier qui relève de la mesure au sol, géoradar compris, bien plus que du satellite.

Un fil relie ces deux cas et mérite d'être dit : ce qu'on arrive à contrôler ou à surveiller dépend d'abord de ce qu'on a su décrire au sol — la parcelle déclarée, le fond de plan partagé. Un patrimoine référencé à l'installation, avec sa position et son identité, se surveille ensuite bien plus facilement ; un patrimoine jamais décrit coûte cher à rattraper, quelle que soit la donnée qu'on mobilise.

En forêt, enfin, la couverture vient de changer. Les alertes RADD, souvent citées en exemple, ont longtemps été réservées aux forêts tropicales humides primaires : Amérique du Sud, Guyane comprise, Amérique centrale, Afrique, Asie du Sud-Est insulaire, Pacifique. Depuis avril 2026, une déclinaison européenne, RADD Europe, est opérationnelle sur trente-quatre pays, toujours à partir de Sentinel-1 et à 10 m.
Ses auteurs publient aussi ses limites, et elles valent d'être lues avant de compter dessus : plus de 91 % des perturbations signalées sont réelles, mais un quart des perturbations réelles n'est pas détecté, notamment les incendies de faible intensité qui laissent beaucoup d'arbres debout. Une alerte se lit donc comme un signal à vérifier sur le terrain, pas comme un inventaire exhaustif.

Ce que ça coûte réellement

La donnée est gratuite, la compétence ne l'est pas

Hormis le relevé au sol des réseaux enterrés, aucune donnée du tableau ci-dessus ne s'achète. Les produits IGN sont diffusés sous Licence Ouverte 2.0, les produits Copernicus sont financés par le programme européen, Litto3D est diffusé gratuitement, sous licence ouverte lui aussi. Le coût est ailleurs, et il tient en trois questions.

Est-ce que cette donnée répond à ma question — ou seulement à une question voisine ? Est-ce que la mesure existe sur mon emprise ? L'interférométrie ne mesure rien sous végétation dense, le lidar bathymétrique est arrêté par la turbidité et le déferlement, le programme LiDAR HD ne couvre pas la Guyane. Et qu'est-ce que le résultat signifie réellement, sachant qu'une vitesse de déplacement mesurée n'est pas un diagnostic ?
C'est là ma position, et elle m'a fait refuser du travail : on ne monte pas une chaîne de traitement quand un service livre déjà le résultat. Le temps passé à reconstruire ce qui existe est du temps qui n'est pas passé à vérifier que la mesure est valable là où on l'applique — et c'est la seconde partie qui décide de la réussite d'un projet, pas la première.

Trois niveaux d'entrée : service prêt, traitement à la demande, chaîne interne

1

Service déjà calculé

  • Mouvements du sol européens, cartes de crise, alertes maritimes et forestières
  • Aucune compétence en télédétection requise
  • Le produit s'ouvre comme une couche de données géographiques
  • Coût : zéro
2

Traitement à la demande

  • Plateformes européennes de traitement en ligne, sans machine locale
  • Quotas mensuels gratuits confortables pour un usage de projet
  • Compétence cartographique standard suffisante
  • Coût : le temps de cadrer le traitement
3

Chaîne interne

  • Outils spécialisés installés et maintenus chez vous
  • Plusieurs semaines de montée en compétence, et de la maintenance ensuite
  • Maîtrise complète des paramètres
  • À ne justifier que par un besoin récurrent

Côté traitement à la demande, le Copernicus Data Space Ecosystem donne accès à ses interfaces de traitement avec des quotas mensuels gratuits — à ce jour, de l'ordre de dix mille unités de traitement et autant de crédits de calcul par mois pour un compte standard, ce qui couvre largement un projet de cadrage. Ces quotas évoluent : ils se vérifient avant de bâtir un plan de charge dessus.
Pour l'interférométrie, l'option européenne est la plateforme Geohazards de l'ESA, sur laquelle le CNR-IREA italien opère un service SBAS à la demande : séries temporelles de déplacement livrées en CSV, interférogrammes en GeoTIFF, et un accès que la documentation annonce sans aucun frais pour l'utilisateur. La plateforme américaine HyP3 de l'Alaska Satellite Facility offre un service comparable avec huit mille crédits mensuels gratuits ; je la cite en second, puisqu'un équivalent européen existe.

La règle de conduite tient en une phrase : on ne descend d'un niveau que lorsque le niveau au-dessus a échoué sur un besoin réel. Pas parce qu'un prestataire a proposé une chaîne complète, pas parce que l'autonomie technique rassure.

Par où commencer

Trois conduites, dans cet ordre. Partez de la question métier, jamais du capteur : un capteur choisi en premier impose ensuite sa question à votre problème.
Vérifiez si un service calculé couvre déjà le besoin avant d'envisager le moindre traitement — sur plusieurs lignes du tableau ci-dessus, le résultat est livré sans que vous ayez à traiter quoi que ce soit, et les données LiDAR ouvertes se téléchargent aussi simplement. Ne financez de la compétence que sur un besoin récurrent, et commencez par celle de l'interprétation, pas celle du traitement.

Si l'une des lignes de ce tableau décrit votre situation et que vous ne savez pas laquelle des trois portes vous concerne, c'est exactement le type de cadrage que je fais — et il tient souvent en une journée.

Ce qu'il faut retenir

L'observation de la Terre ne se choisit pas par le capteur mais par la question : le quoi, la forme, l'état, le mouvement. Quatre questions, quatre familles de données, et presque toutes financées par Copernicus ou diffusées sous licence ouverte.
Le coût réel n'est jamais l'acquisition : c'est la compétence d'interprétation, et surtout la capacité à vérifier que la mesure existe sur votre emprise avant d'engager un budget — une technique qui tient à l'échelle d'un parc de ponts flamand peut ne rien donner d'exploitable sur un site du Vaucluse, et c'est publié.

Commencez donc par le haut de l'échelle. Sur plusieurs des usages décrits ici, le résultat est déjà calculé, gratuit, et n'attend qu'une couche de plus dans votre système d'information.

Services européens

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Mattieu Pottier

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