Tu as récupéré tes fichiers LiDAR — un .laz de quelques gigaoctets, peut-être plusieurs dalles couvrant une commune ou un bassin versant. Maintenant quoi ? Cet article couvre la chaîne complète : comprendre les formats et leurs différences réelles, ouvrir les données dans QGIS ou en ligne de commande, intégrer le nuage dans un projet SIG, produire les dérivés utiles (MNT, MNS, MNH), choisir les bons outils open-source et dimensionner l'architecture selon ton volume. C'est la suite directe de l'Article 1 — si tu n'as pas encore les bases (définition, familles de capteurs, sources de données), commence par là.
Comprendre les formats LiDAR
Avant d'ouvrir quoi que ce soit, il faut savoir à quoi on a affaire. Le format du fichier conditionne les outils utilisables, les performances de traitement et les possibilités de diffusion.
Évolution des formats LiDAR — 2003 à 2025
LAS 1.0–1.4
Format binaire standardisé. Chaque point stocke coordonnées XYZ, intensité, numéro de retour, classification, couleur RGB optionnelle et temps GPS. LAS 1.4 (2011) introduit les formats de points 6–10 en 64-bit. Déployé dans la quasi-totalité des chaînes de production en 2026.
LAS 1.5
Approuvé en août 2025 par l'ASPRS. Adoption encore limitée en 2026 — les outils majeurs (QGIS, PDAL, CloudCompare) l'intègrent progressivement. LAS 1.4 reste la référence pour la compatibilité maximale.
LAZ
Version compressée de LAS, développée par Martin Isenburg (rapidlasso). Compression sans perte : 7–25 % de la taille originale selon la densité et les attributs. Relicencié Apache 2.0 fin 2021. QGIS, PDAL et CloudCompare le supportent nativement. Format à privilégier pour tout stockage et échange.
COPC
Fichier LAZ réorganisé en octree hiérarchique. Permet le streaming HTTP Range : le client ne demande que les portions spatiales et niveaux de détail utiles. Rétrocompatible avec tout lecteur LAZ 1.4. Porté par Hobu Inc. et l'équipe PDAL.
EPT / Entwine
Indexation hiérarchique conçue pour la visualisation web dans Potree et Cesium. Moins actif depuis 2022 — COPC couvre désormais le même besoin avec un fichier unique plutôt qu'un répertoire d'index. Pour les nouveaux projets, COPC est préférable.
E57
Né du monde des scanners terrestres fixes (FARO, Leica, Riegl). Stocke les nuages de points, les images panoramiques et les métadonnées capteur dans un conteneur unique. Peu courant en topographie aéroportée — référence pour les relevés intérieurs et les projets BIM.
Comparatif technique des formats
| Critère | LAS | LAZ | COPC | EPT | E57 |
|---|---|---|---|---|---|
| Compression | ❌ Non | ✅ 7–25 % LAS | ✅ 7–25 % LAS | ✅ Variable | ⚠️ Partielle |
| Streaming HTTP | ❌ | ❌ | ✅ Range Request | ⚠️ Partiel | ❌ |
| Web-natif | ❌ | ❌ | ✅ | ✅ (Potree) | ❌ |
| QGIS natif | ✅ | ✅ | ✅ visu 3.26+ · streaming 3.32+ | ❌ | ❌ |
| Licence | ASPRS open | Apache 2.0 (2021) | Open (Hobu) | Open | ASTM open |
| Maturité 2026 | ⭐⭐⭐ | ⭐⭐⭐ | ⭐⭐⭐ | ⭐⭐ | ⭐⭐⭐ |
| Usage principal | Prod/échange | Échange/stockage | Cloud/web/streaming | Visu web | Scanner TLS |
Lecture rapide : LAZ pour tout usage local ou en échange. COPC dès que la diffusion web ou l'accès distant est envisagé. E57 uniquement si tu travailles avec des scanners terrestres ou des projets BIM.
Ouvrir et lire des fichiers LiDAR
Quatre outils couvrent 95 % des besoins — de l'exploration visuelle au traitement batch industriel.
Dans QGIS
QGIS supporte nativement les nuages de points depuis la version 3.18 (2021) via le moteur PDAL intégré. Le workflow d'exploration est immédiat : glisser-déposer d'un fichier LAZ ou LAS directement dans le canevas, rendu configurable par attribut (élévation Z, intensité, classification, RGB si disponible).
Les versions à retenir :
- QGIS 3.18 : support natif LAZ/LAS, visualisation 3D de base
- QGIS 3.26 : support COPC, visualisation avec streaming
- QGIS 3.32 : streaming HTTP optimisé (octree, LOD progressif), algorithmes Processing point cloud disponibles nativement — Point Cloud to Raster, Clip, Thin, Filter by Class — sans plugin supplémentaire
La limite pratique est d'environ 500 millions de points selon la configuration de la machine. Au-delà, COPC avec streaming est la seule option réaliste pour garder des performances acceptables.
CloudCompare
CloudCompare (licence GPL) est l'outil de référence pour l'analyse fine et la comparaison temporelle de nuages de points. Son point fort principal est le calcul de distance M3C2 (Multiscale Model to Model Cloud Comparison) entre deux nuages — indispensable pour les projets de suivi dans le temps : détection d'érosion, tassement de terrain, avancement de chantier, surveillance de falaises.
Autres fonctions utiles : segmentation manuelle, filtres statistiques, mesures de distance directe, export vers différents formats. L'interface est moins intuitive que QGIS, mais CloudCompare n'a pas d'équivalent open-source pour l'analyse de changement 3D.
PDAL en ligne de commande
PDAL (Point Data Abstraction Library, licence BSD) est la bibliothèque de traitement batch de référence. Deux commandes suffisent pour démarrer :
# Inspecter les métadonnées d'un fichier
pdal info fichier.laz
# Exécuter un pipeline de traitement
pdal pipeline pipeline.json
pdal info retourne le CRS, le nombre de points, les statistiques par attribut (min/max/moyenne Z, intensité…), l'étendue spatiale et la présence d'une classification. C'est le premier réflexe à avoir à la réception d'une dalle inconnue.
Le pipeline JSON est le cœur de PDAL : il chaîne des opérations — lecture, filtrage, reprojection, classification, sous-échantillonnage, export raster — dans un fichier versionnable et reproductible. Exemple minimal de pipeline d'export raster :
{
"pipeline": [
"input.laz",
{
"type": "filters.range",
"limits": "Classification[2:2]"
},
{
"type": "writers.gdal",
"filename": "mnt.tif",
"resolution": 0.5,
"output_type": "mean"
}
]
}
Ce pipeline lit le LAZ, filtre les points de classe 2 (sol ASPRS), et exporte un raster GeoTIFF à 0,5 m de résolution — soit le MNT de base.
Potree Converter
Potree Converter convertit un LAZ ou LAS en format Potree ou EPT pour la visualisation web interactive sur très gros volumes — plusieurs centaines de millions à plusieurs milliards de points. Le résultat est une visionneuse 3D dans le navigateur, sans plugin, avec navigation fluide par LOD progressif. Licence BSD.
Cas d'usage typiques : livraison d'un levé à un client sans logiciel SIG, portail open data territorial, plateforme de consultation collaborative. À combiner avec COPC sur stockage objet pour les nouvelles architectures.
Intégrer le LiDAR dans un projet SIG
La réception d'une dalle LAZ brute n'est pas le point de départ d'une exploitation — c'est le début d'un workflow en cinq phases.
Réception et vérification
Avant tout traitement, auditer les métadonnées : pdal info fichier.laz. Vérifier le CRS (système de coordonnées), la densité de points (pts/m²), la présence d'une classification existante, l'étendue spatiale de chaque dalle et la cohérence du maillage si plusieurs dalles sont reçues. Une dalle avec un CRS incorrect ou une densité insuffisante doit être signalée au prestataire avant toute intégration.
Reprojection si nécessaire
Aligner le nuage sur le CRS du projet. En France métropolitaine : RGF93/Lambert-93 (EPSG:2154). En Guyane : RGFG95/UTM zone 22N (EPSG:2972). En Martinique : RRAF91/UTM zone 20N. En Guadeloupe : RGAF09/UTM zone 20N (EPSG:5489, référentiel officiel depuis 2016). La reprojection se fait via PDAL (filters.reprojection) ou directement dans QGIS. Ne jamais mélanger des dalles dans des CRS différents sans reprojection préalable.
Classification du nuage
La classification attribue à chaque point une classe sémantique selon le standard ASPRS : sol (2), végétation basse (3), végétation moyenne (4), végétation haute (5), bâti (6), eau (9). Outils disponibles : PDAL filters.smrf pour la détection du sol, LAStools lasground, QGIS Processing 3.32+.
Génération des dérivés raster
À partir du nuage classifié, produire les trois modèles numériques utiles (voir section suivante). Export en GeoTIFF. Résolution cible : 0,5 m pour une densité de 10 pts/m², 1 m pour 4 pts/m².
Intégration dans le projet
Les rasters (MNT, MNS, MNH) s'intègrent dans QGIS directement ou dans PostGIS via raster2pgsql. Les vecteurs dérivés — courbes de niveau, emprise des bâtiments extrudés, polygones de végétation — s'importent dans PostGIS ou GeoPackage. À ce stade, les données LiDAR sont des couches SIG comme les autres.
Les données IGN LiDAR HD livrent une classification propre en 11 catégories, différente du standard ASPRS — sol, végétation basse (0–50 cm), végétation moyenne (50 cm–1,50 m), végétation haute (> 1,50 m), bâtiment, eau, tablier de pont, sursol pérenne, points virtuels, divers bâtis, non classé. Les numéros de classes IGN ne correspondent pas aux numéros ASPRS. Si tu chaînes un pipeline PDAL sur des données IGN, vérifie les filtres de classe utilisés.
Les dérivés essentiels : MNT, MNS, MNH
Trois modèles numériques sont produits depuis le nuage classifié. Ils constituent la valeur exploitable du LiDAR pour la quasi-totalité des cas métier.
MNT — Modèle Numérique de Terrain
Le MNT est produit en interpolant uniquement les points classifiés "sol" (classe 2 ASPRS, ou classe sol IGN). Il représente le relief nu, sans végétation ni bâtiments. C'est la référence pour les calculs hydrauliques (bassins versants, ruissellement), les calculs de pentes, les profils de terrain et les études de risques d'inondation.
MNS — Modèle Numérique de Surface
Le MNS utilise le premier retour laser — le tout premier écho reçu depuis le ciel, qui correspond à la surface visible : canopée, toits, infrastructures. Il représente tout ce qui dépasse du sol. Utilisé pour les études d'ombrage solaire, les simulations de propagation radio, et comme source pour calculer le MNH.
MNH — Modèle Numérique de Hauteur
Le MNH est la soustraction MNS − MNT. Il donne la hauteur normalisée au-dessus du sol de chaque objet. La valeur 0 correspond au sol ; une valeur de 18 correspond à un objet de 18 m de hauteur — un arbre, un bâtiment, un pylône. Utilisé pour les inventaires forestiers (hauteur de canopée, estimation de biomasse) et la détection des bâtiments.
Processing → Point Cloud → Point Cloud to Raster. Pour le MNT : attribut Z, filtre classe 2 (sol ASPRS) ou classe sol IGN. Pour le MNS : attribut Z, premier retour uniquement. Résolution cible : 0,5 m pour 10 pts/m². Les trois modèles peuvent être générés en série depuis un seul nuage classifié.
Outils open-source : panorama 2026
Voici les outils à connaître pour couvrir l'ensemble de la chaîne de traitement LiDAR.
lasground, lasclassify, laszip, lasthin, las2dem… Licence hybride — voir note ci-dessous.
laszip (compression/décompression LAZ) est sous Apache 2.0 depuis 2021 — usage libre. Les autres outils LAStools (lasground, las2dem…) sont sous licence propriétaire rapidlasso : gratuits pour un usage non-commercial ou de recherche, payants en usage commercial. Vérifier la licence avant tout déploiement en production.
OPALS est gratuit pour la recherche académique, payant pour un usage commercial. Ne pas l'intégrer dans une chaîne de production sans avoir vérifié les conditions de licence.
Trois architectures selon le projet
Le choix de l'architecture dépend de trois facteurs : le volume de données, la fréquence d'usage (ponctuel ou récurrent) et la nécessité ou non d'une diffusion publique.
Architecture légère
< 1 Go · projet ponctuel · poste de travail 16 Go RAM
Architecture intermédiaire
1–50 Go · projets récurrents · équipe SIG
Architecture cloud-native
> 50 Go · diffusion publique · accès distant
Grille de décision rapide
Trois questions structurantes déterminent l'architecture. Les deux questions opérationnelles (fréquence d'usage et état de la classification) complètent le choix d'outils.
Arbre de décision — Architecture et outils LiDAR
Les deux questions complémentaires pour affiner le choix d'outils :
04
Le nuage est-il déjà classifié ?
Oui (données IGN LiDAR HD, livraison prestataire avec classification) → générer les dérivés directement. Non → prévoir une étape de classification : PDAL filters.smrf pour la détection du sol, LAStools lasground pour les cas plus complexes, QGIS Processing 3.32+ pour une approche graphique. Attention à la distinction classes IGN vs classes ASPRS si tu mélanges des sources.
05
Solo ou en équipe ?
Solo → QGIS 3.32+ couvre tout-en-un. En équipe → PDAL + PostGIS + pipelines versionnés dans Git : chaque traitement est traçable, reproductible et partageable sans dépendance à une machine spécifique.
Conclusion
La chaîne LiDAR open-source est mature en 2026. PDAL, QGIS 3.32+ et CloudCompare couvrent l'ensemble des besoins — de l'exploration visuelle au traitement batch industriel — sans licence propriétaire. La vraie complexité n'est pas dans l'outillage : elle est dans la classification du nuage et dans la cohérence du workflow entre réception, traitement et intégration. Un pipeline bien structuré, versionné et documenté vaut plus qu'un outil sophistiqué mal utilisé.
Si tu veux aller plus loin — cas avancés, architecture de diffusion, annexes techniques et bibliographie complète — le livre blanc MP-i reprend et enrichit les deux articles de cette série.